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Racisme aux Etats-Unis. "C'est une bataille longue et nécessaire, mais pourvu qu'elle soit non-violente". Entretien de Marco Impagliazzo à Vatican News

5 Juin 2020

RacismeEtats-Unis
Marco Impagliazzo

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Le président de la Communauté de Sant'Egidio commente l'appel du Pape lors de l’audience de mercredi, au lendemain du meurtre de George Floyd. A notre antenne il exprime sa préoccupation pour une société qui se déchire, mais exprime sa confiance dans les ressources de l’esprit démocratique fondateur des Etats-Unis. 

Selon les médias américains, plus de dix mille personnes ont été arrêtées aux Etats-Unis depuis le moment où ont commencé les protestations pour la mort de l’afro-américain George Floyd, étouffé lors d’une arrestation à Minneapolis le 25 mai dernier par un agent de police blanc en présence de trois de ses collègues. "J’ai eu le cœur brisé en voyant la violence dans les rues aux Etats-Unis et dans la ville de New York » a déclaré le secrétaire général des Nations Unies, Guterres: "Les plaintes doivent être écoutées, mais doivent être exprimées de manière pacifique, et les autorités doivent montrer de la modération dans leurs réponses aux manifestations. » 

Alors que la Commission pour la vie religieuse de la Confédération latino-américaine des religieux (Clar) exprime dans un communiqué "l’union fraternelle avec les fidèles afro-américains, outre la proximité à la famille de George Floyd et une condamnation très ferme du racisme, des préjugés et de la violence », les évêques américains remercient le pape François pour « l’encouragement pastoral et la garantie d’être rappelés dans la prière, exprimés par le souverain pontife au téléphone à Monseigneur José H. Gomez, archevêque de Los Angeles et président de la Conférence épiscopale des Etats-Unis sur le cas Floyd et sur les désordres qui ont suivi. 

Une prière à Rome pour la pacification sociale aux Etats-Unis 

Demain vendredi 5 juin à 19h se tiendra une veillée de prière pour la « coexistence pacifique » aux Etats-Unis. Organisée par la Communauté de Sant’Egidio, dans la basilique romaine de Santa Maria in Trastevere, et présidée par le cardinal Kevin Joseph Farrell, préfet du Dicastère pour les laïcs, la famille et la vie. L’événement sera transmis en ligne sur www.santegidio.org ainsi que sur la page Facebook de la Communauté de Sant’Egidio.

Impagliazzo: les paroles du Pape offrent une voie de sortie   

Mais revenons à l’audience d'hier, à la fin de laquelle le Pape François a défini le racisme «péché» et la violence des dernières nuits «autodestructive et qui court à sa perte». Dans l’interview à Radio Vatican, Marco Impagliazzo, président de la Communauté de Sant'Egidio, commente ces paroles:

R: - Ce sont des paroles très importantes, qui donnent véritablement une voie de sortie à cette situation bloquée depuis plusieurs jours aux Etats-Unis. Il a parlé avec force du péché du racisme. Le racisme est un péché et crée de nombreuses victimes, mais d’autre part, on ne peut y répondre avec une violence qui - comme l’a dit le Pape François - est autodestructive et court à sa perte, ne procure aucun bénéfice. Je voudrais rappeler que la mobilisation pacifique des citoyens américains depuis la seconde guerre mondiale jusqu’à aujourd’hui a obtenu de grands résultats sur le thème de la lutte contre la ségrégation raciale. Ce fut cette mobilisation pacifique – pensons à Rosa Parks qui a commencé une bataille sur le thème des transports et après une année l’a gagné et à tant d’autres batailles qui furent remportées – qui a porté le champion Martin Luther King à recevoir le prix Nobel de la paix en 1964. Je crois que ces paroles sont les seules possibles pour trouver une solution face à une situation que je vois fortement bloquée en ce moment.

Le Pape François a souhaité une « réconciliation nationale ».  Nous sommes en présence d’une fragmentation, de désordres tels que s’effiloche énormément une société qui est déjà très composite...

R. – C’est une société qui se révèle très, très divisée. Malheureusement lors de ces dernières années, une prédication remplie de haine envers les afro-américains et les latinos de la part de quelques franges extrémistes de suprémacistes blancs, et aussi d’une certaine politique américaine, a allumé de nombreux incendies. Aujourd’hui on parle de les éteindre. Je suis convaincu que la démocratie américaine a toujours montré, depuis la naissance des Etats-Unis, qu'elle a les ressources pour surmonter les moments difficiles. Certes, c’est un moment très grave, dans lequel toutefois - comme le disait l’ancien président Obama - il faut trouver la force et les raisons, non seulement pour aller de l’avant, mais pour changer la situation.  Et il a donné une indication: par exemple, que les afro-américains exercent pleinement leur droit de vote lors des prochaines élections américaines. Ce sont de petites batailles qui peuvent être remportées de manière démocratique, même si je suis conscient que le racisme en Amérique – comme le disait le Pape – est un péché encore très présent.

Pourquoi le racisme existe-t-il encore ?   

R. – C’est une bataille qui s’est déroulée à la fin des années cinquante et dans les années soixante. Dans l’histoire américaine c’est quelque chose d’assez récent. Martin Luther King fut assassiné en 1968: 52 années ne sont pas tant dans l’histoire d’une nation, d’autant plus si l’on pense que les Etats-Unis sont nés à la fin du 18e siècle Jusqu’en 1865 il y avait encore l’esclavage, c’était légal. La déchirure fut profonde, la lutte sera donc longue et devra être menée avec des méthodes démocratiques, non violentes.

Le chef du Pentagone Mark Esper a défini l'assassinat de Floyd un "crime horrible" et a soutenu que les agents impliqués devront être «appelés à répondre pour cet homicide».  "C’est une tragédie que nous avons vue se répéter trop de fois », a-t-il dit, ajoutant que «le racisme est réel en Amérique, nous devons faire de notre mieux pour le reconnaître, pour l’affronter et l’éradiquer». Comment commentez-vous ces déclarations ? 

R. – Ce sont des déclarations très engagées que nous saluons avec beaucoup de satisfaction. C’est la reconnaissance d’un mal, d’un démon qui existe à l’intérieur des Etats-Unis, celui du racisme, qui a conduit à la ségrégation et à juger la population afro-américaine avec d’autres critères.  Pensez seulement au fait que la grande majorité des condamnés à mort sont afro-américains, cela est très significatif, c’est un révélateur qu’à la fin aussi la justice n’est pas égale pour tous. Et puis il y a la question dramatique qui touche à la situation sociale et sanitaire du pays en pleine pandémie de coronavirus. L'Amérique n’est pas un pays comme l’Europe où il y a une protection sociale qui protège toute la population, bien qu’ils puissent avoir des médicaments. La situation est très grave, surtout pour les plus pauvres, parmi lesquels se trouvent les afro-américains. Ainsi, ces nombreuses révoltes proviennent également d’une situation sanitaire qui s’est profondément aggravée avec le coronavirus.

Ceux qui protestent de cette manière disent que s’ils ne recourent pas à ces moyens ils ne seront pas écoutés et n’auront pas de visibilité…

R. - L'attention désormais est mondiale. Je crois à la voie tracée par Martin Luther King et par ses nombreux compagnons et compagnes - je souligne le rôle des femmes dans la lutte contre la discrimination qui fut fondamental - et j’ajouterai le rôle des églises, particulièrement les églises évangéliques, qui ont insisté sur la dimension de la non-violence.