WILLIAM QUIJANO

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Mémoire le 28 septembre

L'histoire de William Quijano, "Samy" pour les intimes, est celle d'un jeune qui, dans un contexte difficile et violent, n'a pas perdu l'espérance, ne s'est pas laissé arrêter par la peur, mais a investi sur l'éducation à la paix et à la non-violence.

William est né le 7 juillet 1988 à San Salvador. Il a perdu son père lorsqu'il avait 14 ans et déménagea avec sa mère dans le quartier d’Apopa, à une vingtaine de kilomètres de la capitale. William est un jeune comme tant d'autres, peut-être un peu plus grand et un peu plus expansif. Comme beaucoup, il rêve d'un avenir meilleur pour lui-même et pour sa famille. C'est pourquoi il poursuit ses études, obtient un diplôme de l'Institut National d’Apopa et tente la voie de l'Université, à la faculté de Droit. Mais il ne parvient pas à mener à bout ses études. Lorsqu'on lui propose un emploi à temps plein, comme entraîneur sportif auprès de la commune d’Apopa, il opte pour le travail.

Comme tous les autres jeunes de son quartier, William souffrait d'un climat qui “est devenu extrêmement violent, la mort succédant à la mort ; et il n'y a aucune conscience sociale qui soutienne les gens” (il l’avait écrit sur un petit carnet où il notait des réflexions diverses).

L’Amérique latine, au début du nouveau millénaire, se présente comme un continent à la recherche de nouveaux repères et équilibres. Aux questions sociales anciennes, encore non résolues, s'ajoutent d'autres blessures dramatiques : la puissance des mafias liées au trafic de drogue, et l'explosion du malaise des jeunes, exacerbé par l'attrait pour la violence.

C'est ainsi que sont nées les Maras, des gangs qui attirent une génération de jeunes déracinée, peu scolarisée, sans perspective claire pour l'avenir. Elles s'affirment par la soumission et la terreur, mais vouent beaucoup de respect à ceux qui y adhèrent, et donnent une identité à ceux qui n'en n'ont pas.

Au conflit armé politico-idéologique des années 60, 70 et 80 se sont substitués la guerre entre bandes, l'assassinat, la violence diffuse. Le Salvador, pays d'environ 6 millions d'habitants, enregistre chaque année plusieurs milliers de meurtres (3332 au cours des 7 premiers mois de l'année 2015, soit 16 victimes par jour). Les Maras font des adeptes parmi les mineurs, même très jeunes. Elles prospèrent tel le fruit amer d'une violence semée pendant des décennies. Elles se substituent au rêve de succès et de richesse.

La réponse apportée par les États d'Amérique centrale à ce phénomène a été principalement répressive. Les noms des deux plans anti-gangs mis en œuvre par le Salvador sont emblématiques : Mano Dura et Super Mano Dura. Cependant, malgré les arrestations, et au-delà des déclarations tonitruantes, on n’entrevoit pas la fin de la violence. Ce qui fait défaut, peut-être, ce n'est pas une main dure mais une main amicale, à tendre aux jeunes et aux adolescents avant qu'il ne soit trop tard. La Communauté de Sant'Egidio s'occupe depuis des années de ces jeunes à risque. Elle a compris que le défi se joue sur le terrain social, de la paternité, et de l'autorité morale.

Les Ecoles de la Paix constituent un moyen principal de cet engagement de proximité et d'éducation alternative. Des centres gratuits, qui soutiennent l'enfant ou l'adolescent dans son parcours scolaire, proposent un itinéraire de croissance saine et pacifique. Ce sont de vraies écoles, mais aussi des écoles de paix, du vivre-ensemble, du respect de soi et de l'autre. Dans ces écoles, la colombe de la paix sur les t-shirts ou les casquettes prend la place du tatouage qu’on porte sur sa peau, signe de l’affiliation à une Mara.

William a connu la Communauté en 2005, à l'âge de 16 ans. La Communauté, qui était née d'abord à San Salvador, venait d'arriver à Apopa. De stature imposante, William ne misait pas tout sur son physique, mais plutôt sur la parole, sur la relation et la sympathie. Dans le pays des conflits, il cultivait sans peur l'art de la rencontre, avec ingénuité et passion. K. dira : “je me rappelle un garçon toujours souriant, je n'arrive pas à l'imaginer triste. Il était joyeux, blagueur. Il vivait une joie profonde”.
Son adhésion joyeuse et communicative fut importante pour la Communauté du Salvador. Parmi ceux qui se rendirent à Rome en 2006 pour un temps de fraternité et de formation, il y avait William, qui rentra à Apopa enthousiaste de ce qu'il avait vu et entendu.

En effet, 2006 fut une année importante pour William, cruciale pour la construction d'un « moi » plus mature, plus conscient, dans l'élaboration de son rêve vaste et généreux pour les jeunes d’Apopa. Et pas seulement un enthousiasme dû à son voyage en Italie.

M. se rappelle : “il s'agissait probablement de l'année où je suis allé à Rome. Il me raconta la vendetta qui avait éclaté entre son pasaje et le pasaje voisin. Tout avait commencé par la faute d'un jeune de son quartier qui, ivre, avait embêté un autre jeune qui vivait plus loin, lui enlevant sa casquette. Une petite bricole donc, mais combien l'autre s'était énervé ! Et quelles conséquences tragiques tout cela avait eu ! Les deux pasajes s'était déclaré la guerre : menaces, affrontements, meurtres… il me dit : “ ils en ont tué six l'autre jour, et maintenant il y aura des représailles”. Il était triste, accablé par l'absurdité de ce qui se produisait. Parmi les morts, il y avait des jeunes qu'il connaissait, et tout ça à cause d'une casquette ! Ce fut à partir de ce moment qu'il prit conscience qu’à Apopa, il y avait besoin d'une dynamique différente. Il fut convaincu qu'il devait faire quelque chose, il puisa de la force dans la prière, vit en l'Ecole de la Paix le chemin pour parvenir à une dignité nouvelle à Apopa et partout”.
Le dimanche, William commence à se rendre à San Salvador. Il vient un peu comme franc-tireur, une fois à l'Ecole de la Paix de San José, l'autre fois à celle de Bambular, puis à Chanmico, et ainsi de suite.

“Il était dévoué à l'Ecole de la Paix” dira F. Il avait écrit : “le monde est plein de violence. Pour cette raison, nous devons travailler pour la paix, en commençant par les enfants. Il faut avoir le courage d'être des maîtres, car un pays qui n'a pas d'école ou de maîtres est un pays sans avenir ni espérance. Les Ecoles de la Paix sont des sanctuaires où l'on peut construire une digue contre la violence et la pauvreté”.
William parlait à tout le monde de son rêve. Il voulait qu’Apopa change, qu'il devienne comme le Bambular, où plusieurs années de présence de l'Ecole de la Paix avait permis que les Maras ne s’implantent pas. C'était comme un miracle de Sant’Egidio, qui pouvait être reproduit ailleurs. Voilà en quoi consiste la “conscience sociale” - pour reprendre les paroles-mêmes de William - qui avait mûri en lui et que le jeune homme espérait transformer en culture et pratique pour toute une génération. L'engagement de William pour la transformation d’Apopa prend aussi la forme d'un travail civil. Entre fin 2008 et début 2009, il reçoit une proposition de la commune : faire partie de l'équipe des entraîneurs sportifs qui, dans l'idée de l'administration, aurait dû éloigner les mineurs de l'emprise des Maras, en les engageant dans une activité plus saine. William accepte : les derniers mois de sa vie l’ont vu se dépenser pour Apopa avec S. et d'autres collègues, pour contacter les associations sportives, encourager leur investissement auprès des adolescents, mettre en place avec ces derniers un discours plus profond.

Dans les récits de S. ressort la paternité que William exerçait sur ces mineurs : “parfois ils l'appelaient ‘papa Samy’. Ils disaient cela en plaisantant, mais il est vrai qu'avec William, les jeunes se sentaient aimés, protégés, en sécurité. Ils s'adressaient à lui pour obtenir des conseils”.
Potentiellement, cela représentait autant de cœurs enlevés aux Maras, des esprits libres. Et cela ne pouvait pas ne pas contrarier ceux qui entendaient au contraire perpétuer un contrôle sur Apopa et sur ses jeunes habitants.

Alors, il est probable que quelqu'un ait pris William pour cible : il fallait donner une leçon à celui qui avait osé se présenter comme le concurrent ouvert d'un pouvoir obscur et violent. Ou peut-être que le mécanisme du mal s'est mis en route sans but précis, par ennui, par pari, par jalousie.

Au soir du 28 septembre 2009, William est touché par plusieurs coups de feu, dans le pasaje, à deux pas de sa maison. Sa mère entendit les coups de feu et se précipita dans la rue mais les blessures étaient trop graves. Le jeune entraîneur de la commune d’Apopa, le « géant bienveillant » de l'Ecole de la Paix de Sant'Egidio meurt peu avant son arrivée à l'hôpital.

La mort de William Quijano reste entourée de mystère. On n'a jamais su qui étaient les deux personnes qui se sont présentées devant lui dans le pasaje, lui brisant la vie.

Ce que nous savons, c'est que le rêve de William, jeune de Sant’Egidio au Salvador, nous parle encore. Son histoire, bien que tragique, nous pousse à croire qu'il est possible de construire une autre Amérique latine, libérée du cauchemar des Maras. Dans la périphérie existentielle d’Apopa - comme se plaît à dire le pape François – William a témoigné son espérance en un monde différent, fondé sur des valeurs plus pacifiques et humaines.

Francesco De Palma