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Un éditorial d'Andrea Riccardi sur la situation au Liban: l'Europe doit jouer son propre rôle

10 Août 2020

Andrea RiccardiLiban

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L'Etat semble parfois un hôte qui marche sur la pointe des pieds dans sa propre maison. Mais dans une Beyrouth détruite il est impossible de fuir: il faut reconstruire 

Le Liban s'est toujours déplacé entre une réalité complexe et un rêve qui se transforme parfois en cauchemar, comme pendant la guerre civile (1975-1990) qui réduisit Beyrouth à un champ de bataille, ou maintenant avec l'explosion qui a détruit la capitale, qui est le coeur et l'âme du pays. Les principaux interprètes de ce rêve, depuis des siècles, ont été les maronites, fiers catholiques habitant la montagne, amis de la France et se disant enfants des Phéniciens, à la différence des Arabes. Le rêve se réalisa après la Première guerre mondiale et les massacres des chrétiens de l'Empire ottoman: un Liban où les chrétiens ne seraient plus une minorité, à la différence des pays arabes (ils constituaient alors la moitié de la population). Pour le réaliser il y avait besoin de la France, puissance mandataire. En 1920, le Haut-Commissaire français, le général Gouraud, proclama la République du Liban sur les marches de l'Hôtel des Pins (où s'est rendu Macron pendant sa visite), aux côtés du patriarche maronite et des leaders sunnites. Le Liban reposait sur l'alliance entre les bourgeoisies sunnite et chrétienne. La Syrie le considérait (il en est encore ainsi) comme faisant partie de son territoire, au point de ne pas envoyer d'ambassadeur à Beyrouth. Plusieurs fois elle est entrée avec ses troupes et elle demeure un acteur "interne" de la politique du Liban. Pourtant, on y a toujours respiré un air de liberté, à la différence des pays arabes. Aucune censure. Une vie libre, des maisons de jeu, un espace de respiration et de divertissement dans un monde arabe conformiste et "compressé" dans sa propre maison.

Avec l'indépendance, en 1943, le génie du pays est la cohabitation entre les communautés religieuses. Pas moins de dix-huit (la composante juive a disparu, bien que la synagogue ait récemment été restaurée): douze chrétiennes (les Maronites prévalent), six musulmanes. Le premier ministre est sunnite et le président maronite. Le Liban, jusque dans les années '70, était défini "la Suisse du Moyen-Orient": un paradis fiscal et une terre où il fait bon vivre. C'était le Liban du rêve! Mais l'Etat social n'a pas été construit, tandis que les clans, au sein des confessions religieuses, renforçaient leur propre pouvoir, allant jusqu'à former des milices. Depuis 1933 aucun recensement n'a été fait: celui-ci montrerait en effet, le cas échéant, que les chrétiens sont devenus une minorité, ce qui modifierait les équilibres institutionnels. En 1948 arrivèrent les Palestiniens, 455 000 actuellement, qui habitent le pays — dans des camps, devenus de véritables quartiers urbains — sans aucune reconnaissance. Peuple fantôme, mais avec ses propres armes, à l'origine de la guerre civile qui a éclaté en 1975.

Avec une guerre qui a duré quinze ans, des changements d'alliance, l'entrée des troupes israéliennes puis les occupations syriennes, le rêve de cohabitation s'est brisé. Non seulement en raison de l'existence de nombreuses milices, mais parce que les pouvoirs des clans, liés à des intérêts économiques et aux familles se divisent et se recomposent. Dans ce contexte jouent également un rôle les chiites, sous-prolétariat oublié et méprisé, manoeuvres, paysans, employés de maison dans les riches familles maronites et sunnites... L'imam Moussa Sadr, tué en Libye par Kadhafi en 1978, fonda un mouvement de libération chiite. Avec la victoire de Khomeini se développa une "théologie de la libération" islamique. En 1982 naît le Hezbollah, qui "porte sur ses épaules" les attentes de libération des chiites, devenus la composante la plus nombreuse et la force militaire la plus puissante de l'armée nationale: un Etat dans l'Etat, soupçonné d'être à l'origine de l'explosion du port. 

Il ne s'agit pas de rappeler les développements des dernières décennies, faits de violences, d'assassinats, de changements de gouvernement. La guerre en Syrie a fait entrer un million de réfugiés, accueillis avec générosité dans un pays de quatre millions d'habitants. La cohabitation entre communautés s'est souvent dégradée, remplacée par des connivences pour conclure des affaires, minée par la crise de la "lire libanaise". Dans un régime clanique et "affairiste" s'est enracinée la pieuvre compacte du Hezbollah, qui contrôle plusieurs quartiers, la région sud, a sacrifié de nombreux hommes pour défendre Assad en Syrie. L'islamisme, comme idéologie de libération, comme le fut le marxisme, comprend des dérives terroristes et criminelles. L'Etat au Liban semble parfois un hôte marchant sur la pointe des pieds dans sa propre maison. La terrible explosion a emporté le modus vivendi, lequel conduisait à faire semblant, à s'ignorer, à se répartir des espaces. Désormais, dans une Beyrouth détruite, il est impossible de faire semblant. Il faut reconstruire.

Les forces saines semblent être les jeunes et les moins jeunes qui se sont libéré des différences confessionnelles et claniques: ils demandent un renouvellement. Ils se sont serrés autour de Macron, le premier leader européen à visiter le Liban. L'Europe doit jouer son propre rôle, comme l'a montré Charles Michel lors de sa visite. La présence des militaires italiens dans la force de l'Onu doit être la prémisse pour une politique italienne dans le pays, comme l'a déclaré le ministre Guerini. L'alternative est le fleuve des pétrodollars venant d'Arabie saoudite et des Emirats: une reconstruction d'affairistes (sans respect notamment pour l'architecture ancienne) et nullement démocratique, qui utilisera les clans libanais en les enrichissant et en suffoquant le renouvellement de la société civile, qui reste la seule partie saine. Di Maio a parlé du Liban comme d'une "deuxième maison" pour l'italie. Une initiative, au moins italo-franco-allemande est nécessaire. Perdre le Liban, avec la crise libyenne et les fragilités de la Tunisie, c'est se résigner à une Méditerranée différente, certainement pire.

Article d'Andrea Riccardi paru dans le Corriere della Sera le 9 août 2020

Traduction de la rédaction